Doutez de tout, y compris de ce que vous allez lire.
Christophe n'était pas bien, ce matin de septembre. Les idées noires se succédaient, les unes plus terrifiantes que les autres. Il ne savait plus quoi faire de toutes ces idées qui embrumaient son esprit. Il savait qu'il n'avait pas le droit de se plaindre. Brimé, refoulé durant son enfance, il n'avait que trop entendu cette phrase "arrête de te plaindre!". Et il s'était tue.
Des années durant, il avait forgé à la force de son esprit, un sourire de facade, un rire camouflage, une bonne humeur en plexiglas, un humour en béton armé. Mais au fond de lui, nul ne savait ce qu'il se préparait. Son esprit souffrait, jour après jour un peu plus. Et il se refusait à aller consulter, il n'avait pas le droit de se plaindre, se repétait-il en boucle.
Il y avait bien plus malheureux que lui. Des SDF en pagaille, des gens qui mourraient de faim partout dans le monde, des prisonniers politiques torturés, des femmes voilées et violentées.
Alors il s'était tue. Il était devenu une oreille attentive à tous ses amis. Il repétait qu'il aurait voulu pouvoir absorber dans son petit être tout le malheur du monde, pour quitter cette Terre en sachant ses amis heureux. Mais il n'y arrivait pas. Tout au plus arrivait-il à rassurer ses proche, eux qui croyaient que tout allait bien, somme toute quelques petites baisses de moral par-ci par-là, comme il peut en arriver à tout le monde. Mais ils ne savaient pas que c'était la partie visible de l'iceberg.
Le reste était pire encore, un supplice qu'il éprouvait depuis tant d'années, tant d'années de souffrance que rien n'arrêtait. Il savait pourtant la chance qu'il avait, il était intelligent, bien assez pour comprendre beaucoup de chose, surement trop pour comprendre ce qu'il n'aurait jamais dû connaître. Il avait compris que le désir ne menait qu'à la frustration. Que l'espoir n'était que le premier pas vers la déception.
Il avait un travail qu'il adorait, qui lui servait d'échappatoire pour fuir son quotidien, seul dans son petit studio, pour fuir ses idées qui l'enlaçait lorsqu'il rentrait le soir. Alors ce beau matin de septembre, alors que la douleur était infinie, il avait décidé d'en finir une bonne fois pour toute.
Un verre de whisky, un excellent cru d'ailleurs, suffisant pour s'endormir, avec les somnifères qui l'aidait lorsque les nuits étaient plus noire, plus solitaire encore que les autres. Il bu à grande rasade, accompagnée de ces petits bonbons chargés de tant d'espoir. Il s'allongeait sur son lit, programma un appel automatisé vers les pompiers 6h plus tard, lorsque les médicaments auront fait effet, afin qu'on retrouve son corps. Il ne voulait pas faire ses adieux.
Allongé sur ce lit, il ne pleurait pas. Il fixait le plafond, ou s'y baladait un papillon de nuit, gardien de son dernier acte.
Le sommeil vint le prendre en une trentaine de minutes, la tête lui tournait, et il profitait de ce derniers instant pour essayer de sourire.
Il se sentait si bien, il savait que ce qui l'attendait ne serait jamais pire que ce qu'il avait vécu ces quinze dernières années. Il se souvint alors des brimades au collèges, des camarades violents. Il leur pardonnait naturellement. Le visage de sa mère lui revint. Il lui pardonna tout. Il pensa à ses nièces et neveux, enfants qu'il n'avait jamais eu. Une dernière pensée pour cette femme qui lui avait tant apporté ces dernières semaines. Mais on n'apporte pas de l'amitié à quelqu'un qui a besoin d'amour, comme on ne donne pas de pain à quelqu'un qui meurt de soif.
Sa tête tournait de plus en plus, la vue lui devenait flou, son esprit s'embrumait de plus en plus, et il se sentit chavirer. Une douce chaleur l'enlaça, et le noir devint complet. Plus aucun bruit, plus aucune sensation.
Plus aucune pensée. Son esprit était aussi clair que de l'eau.
Et il comprit.